Insid'Er Views | Agrivoltaïsme : pourquoi la valeur ne se joue plus sur le volume, mais sur la probabilité de succès ?
Longtemps perçu comme un solaire plus complexe et plus risqué, l’agrivoltaïsme entre aujourd’hui dans une nouvelle phase de maturité. À la croisée des enjeux agricoles, territoriaux et financiers, il impose une lecture renouvelée du risque et de la valeur des projets. Regards croisés de Xavier Daval, fondateur de kiloWattsol et Tevali Partners.
Est-il pertinent de comparer l’agrivoltaïsme au photovoltaïque au sol classique ?
Le réflexe naturel, lorsqu’on aborde l’agrivoltaïsme, consiste à le comparer au photovoltaïque au sol classique. La question revient systématiquement : une solution plus complexe n’est-elle pas nécessairement plus coûteuse ? Du point de vue strictement technique, la réponse est évidente. Une infrastructure intégrant des contraintes agricoles, des hauteurs de structure, des espacements spécifiques et une co-activité permanente ne peut pas être comparée à une centrale photovoltaïque standard optimisée uniquement pour la production électrique. Mais ce débat n’a, en réalité, que peu d’objet. Le photovoltaïque au sol et l’agrivoltaïsme ne sont pas deux modèles concurrents. Ils répondent à des logiques de développement différentes et, surtout, n’adressent plus les mêmes gisements fonciers. En France, le photovoltaïque au sol classique est désormais cantonné à un nombre limité de sites compatibles, dans un cadre réglementaire fortement contraint. L’agrivoltaïsme, à l’inverse, s’inscrit dans une dynamique d’ouverture : il permet d’accéder à des territoires agricoles jusque-là inaccessibles à la production photovoltaïque, à condition de démontrer une réelle valeur d’usage pour l’agriculture.
Quel est l'intérêt de l'agrivoltaïsme dans un marché photovoltaïque déjà développé ?
La vraie question n’est pas de savoir lequel des deux modèles (agrivoltaïsme et photovoltaïque au sol) est le plus rentable à périmètre égal, mais de comprendre comment l’agrivoltaïsme permet de réintroduire du volume solaire là où le photovoltaïque classique ne peut plus se développer. C’est à cette échelle que le raisonnement prend tout son sens, tant du point de vue technique que financier. Dans un pays comme la France, le plus vaste territoire d’Europe, cette distinction est fondamentale. L’agrivoltaïsme concerne potentiellement plus de la moitié du territoire national, là où le photovoltaïque au sol classique se heurte à des plafonds structurels. Cette différence d’échelle modifie profondément la lecture du marché. L’agrivoltaïsme ne vise pas à remplacer le photovoltaïque existant, mais à ouvrir un nouveau champ de développement, fondé sur la cohabitation entre production agricole et production énergétique.
L’agrivoltaïsme apporte-t-il une réelle valeur pour les usages agricoles ?
Si l’agrivoltaïsme a été long à émerger, c’est aussi parce qu’il s’est développé dans un monde agricole déjà sous pression. Face à l’accumulation des contraintes économiques, climatiques et réglementaires, la prudence a longtemps prévalu. Cette réaction s’est traduite par une grande diversité de positions locales. Les Chambres d’agriculture ont chacune élaboré leurs propres chartes, souvent restrictives, parfois excessivement, par crainte de voir l’agriculture devenir un simple prétexte au développement énergétique. Cette phase de protection était compréhensible, mais elle a également contribué à figer des cadres peu connectés aux réalités du terrain.
Sur le terrain, de nombreux projets ont démontré que l’agrivoltaïsme pouvait répondre à des besoins agricoles concrets. Protection contre le stress hydrique, amélioration du confort animal, sécurisation des rendements face aux aléas climatiques, autant de situations où les solutions d’ombrage prennent tout leur sens, en particulier dans les zones à fort ensoleillement. Plus le gisement solaire est élevé, plus la valeur agronomique de l’ombrage est forte, et plus l’équilibre entre production agricole et production électrique devient pertinent. L’agrivoltaïsme ne dégrade pas un gisement, il permet d’en révéler l’usage là où le photovoltaïque classique était exclu.

Quelle est votre analyse des coûts de l’agrivoltaïsme ?
Cette logique de volume a également des conséquences économiques directes. Contrairement à une idée répandue, l’agrivoltaïsme ne conduit pas mécaniquement à une inflation des loyers agricoles. Lorsque l’accès au foncier cesse d’être dicté par la rareté, les équilibres se réajustent. Les loyers se stabilisent à des niveaux soutenables, cohérents avec une exploitation agricole maintenue et une reproduction des modèles à grande échelle. Les ordres de grandeur observés ne sont plus ceux d’un marché sous tension, mais ceux d’un marché qui commence à se normaliser. Les surcoûts techniques souvent associés à l’agrivoltaïsme doivent être analysés dans cette trajectoire. Ils reflètent en grande partie un marché encore jeune, où de nombreuses solutions sont issues de phases pilotes ou de prototypes. À mesure que les volumes augmentent, les architectures se standardisent, les composants deviennent des blocs industriels et les chaînes de valeur s’organisent. Cette dynamique est classique dans le secteur énergétique. Elle conduit à une baisse progressive des coûts unitaires, à une meilleure maîtrise de l’exploitation et à une bancabilité renforcée des solutions techniques. Du point de vue financier, cette évolution change profondément la lecture du risque. Un projet agrivoltaïque ne se valorise pas uniquement sur la base de paramètres économiques théoriques, mais sur sa capacité à aboutir.
Quelles sont les étapes clés pour sécuriser le développement d’un projet agrivoltaïque ?
La phase de développement devient centrale, et avec elle le rôle des instances de qualification des projets. En France, la CDPENAF est désormais le véritable verrou du développement agrivoltaïque. Par sa composition, elle réunit à la fois le monde agricole, les acteurs du territoire et l’administration. Elle incarne une lecture collective du projet, ancrée dans les réalités locales.
Un projet correctement développé, fondé sur un besoin agricole réel et une conception cohérente, est immédiatement reconnu par ses pairs. Lorsqu’un avis favorable est rendu, et plus encore lorsqu’il est unanime, il confère au projet une légitimité forte. L’administration, qui siège au sein de la commission, peut alors difficilement s’inscrire en contradiction lors de l’instruction du permis. Cette reconnaissance en amont réduit significativement le risque développement et améliore la visibilité sur les délais et l’aboutissement du projet. C’est à ce niveau que la lecture financière rejoint la lecture technique. Un projet agrivoltaïque ayant franchi positivement l’étape CDPENAF présente un profil de risque très différent d’un projet encore théorique, même si leur niveau d’avancement administratif semble comparable. Cette différence se reflète naturellement dans la valorisation des projets en développement, en particulier dans un contexte de transactions ou de structuration de portefeuilles.
Comment voyez-vous l'évolution du cadre réglementaire en France ?
L’agrivoltaïsme ne se construira pas par une doctrine nationale uniforme, mais par la multiplication de projets réussis, reconnus localement et reproductibles. Les cadres évolueront par capillarité, de département en département, à mesure que les retours d’expérience s’accumulent. À l’échelle du plus grand territoire d’Europe, cette dynamique locale constitue moins une faiblesse qu’un levier puissant de déploiement. L’enjeu n’est donc pas de comparer l’agrivoltaïsme à un photovoltaïque au sol devenu marginal, mais de comprendre comment il peut devenir un pilier durable de la transition énergétique française, en conciliant exigences agricoles, réalités territoriales et lisibilité économique pour les investisseurs.
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